Rapprochement douteux arabo-israélien: déni des Palestiniens

«L’histoire devrait passer aux aveux» (Michelet)

Les médias annoncent depuis le 15 Septembre 2020, un accord de paix entre les Emirats Arabes Unis (EAU), Bahreïn et Israël. Lorsqu’il s’agit de paix entre Etats qui s’estiment être en guerre, on ne peut que s’en réjouir et encourager les belligérants à abandonner définitivement tout recours aux armes dévastatrices. Tout rapprochement entre peuples par l’échange et le dialogue ne peut être considéré que positivement!

Cependant, lorsque cela se produit au détriment d’un autre peuple, alors apparaissent les limites d’une tractation dont l’ambition serait d’instaurer la paix et la coexistence entre belligérants affirmés. Cette situation s’est déjà vérifiée au cours de l’histoire contemporaine. Le meilleur exemple étant la création d’Israël au détriment du peuple palestinien.

Changement de direction

L’administration américaine qui parraine cet accord le qualifie d’historique par la voix de son Président, Mr. Trump. En effet, régler un différend par la négociation et la diplomatie est peu courant dans cette région du Moyen-Orient où la violence l’emporte sur le dialogue. Alors qu’une nouvelle annexion d’une partie du territoire palestinien était à l’ordre du jour de l’Etat sioniste, cette évolution surprenante des alliances nous interpelle. Remarquons que, à notre connaissance, les trois Etats signataires de cette paix imaginaire ne se sont jamais confrontés sur un champ de bataille. Aucune action armée entre eux n’a été engagée depuis la création d’Israël en 1948. Les seuls qui subissent les atroces méfaits du colonialisme sioniste sont les Palestiniens qui, à leur tour ont réagi violemment à la violence qu’ils subissaient. Au risque de paraître endosser le rôle de Cassandre ou de rabat-joie, il faut bien rappeler que ce sont eux qui constituent la partie principale soumise depuis plus de cent ans, à la guerre d’agression et d’occupation des sionistes et des Britanniques, leurs ‘complices’, et qui ne sont ni consultés ni partie prenante de cette nouvelle parodie de paix.

Pourquoi ce changement ?

De toutes autres motivations que la recherche d’une juste solution au problème des Palestiniens, sans laquelle la paix ne sera jamais atteinte, sont à l’origine de cette mise en scène! En premier lieu, Mr. Trump cherche à redorer son blason pour tenter d’attirer le plus grand nombre de voix possible et ainsi assurer sa réélection à la présidence des Etats-Unis en faisant croire à un succès probant de sa politique au Moyen-Orient. Son fumeux «deal du siècle» (proposition d’un plan de paix totalement déséquilibré) ayant lamentablement échoué, il essaie de camoufler ce manque de réussite par un show diplomatique appuyé par ses alliés (d’autant plus que l’initiative de Mr. Trump pour aboutir à un accord avec la Corée du Nord sur le nucléaire s’est soldée également par un échec retentissant). En second lieu, la signature par les EAU répond au besoin de cet Etat d’obtenir une protection sûre contre les velléités de l’Iran en s’attirant les bonnes grâces d’Israël qui, à cette occasion, lèverait son véto sur la vente d’armes les plus sophistiquées (en particulier des avions de chasse F35) par les Etats-Unis à cet Emirat. Soulignons que seules des préoccupations qui leur sont propres ont amené ces Etats à s’entendre sans prendre en compte la cause palestinienne qui constituait le fondement de leur mésentente. «Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts »!

«Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts »!

Conséquences pour les Palestiniens

Les Palestiniens, pour survivre dans leurs camps de réfugiés gérés par l’UNRWA, à Gaza transformé en prison à ciel ouvert et en Cisjordanie occupée, reçoivent des subsides financiers de la part de leurs riches coreligionnaires du Golfe persique dotés d’importantes rentes pétrolières. Au total, prés de 11 millions de personnes vivent dans des conditions atroces depuis le nettoyage ethnique que leurs ascendants ont subi, perpétré par les sionistes pour créer l’Etat d’Israël en 1948. Malgré leurs souffrances et leur cloisonnement, l’histoire des Palestiniens depuis l’avènement de la Nakba montre que ce peuple est plutôt contenu et combattu que réellement soutenu dans le combat qu’il mène pour se libérer du joug colonialiste des sionistes. Cette situation est engendrée par une sorte de connivence qui s’est forgée entre les Etats féodaux de la région et Israël.

Pour les premiers les Palestiniens représentent un danger mortel pour leurs régimes archaïques: ils sont républicains et dotés d’institutions élues démocratiquement, même si leur fonctionnement n’a rien d’idéal.

Pour les Israéliens (malgré les immenses moyens fournis par les Etats-Unis et l’Europe), ce peuple qu’ils n’arrivent pas à détruire et dont, en même temps, ils dénient l’existence, constitue, assurément, un fardeau psychologique très lourd à assumer quand bien même ils évitent d’en discuter publiquement[i].

Le potentiel révolutionnaire des Palestiniens représente une menace, aussi bien pour les sionistes que pour les sultanats, émirats et royaumes régionaux. Le combattre ensemble constitue donc un élément stratégique d’entente et de mise en commun de moyens matériels, financiers et humains d’autant plus que ces nouveaux amis se disent menacés par le même ennemi, l’Iran qui s’est vu renforcé par l’Irak chiite que les Etats-Unis ont fait émerger par leur intervention irresponsable dévastatrice.

…les pays du Golfe veulent à tout prix obtenir les moyens de leur défense auprès des USA, mais ils savent très bien qu’ils ne pourront jamais les obtenir sans l’aval des influents lobbies pro-israéliens…

Obnubilés par la menace iranienne, les pays du Golfe veulent à tout prix obtenir les moyens de leur défense auprès des USA, mais ils savent très bien qu’ils ne pourront jamais les obtenir sans l’aval des influents lobbies pro-israéliens qui veillent sur la politique étrangère des Etats-Unis[ii]. Voilà donc une solide motivation pour révéler au grand jour une politique de coopération déjà bien en place depuis plusieurs années dans les domaines de la sécurité et du renseignement.

Il est clair que tout le tapage médiatique autour de cette affaire tend à renforcer la marginalisation des Palestiniens dont le triste sort n’est pas seulement soumis au colonialisme sioniste mais aussi malheureusement à l’opposition de certains pays arabes qui voient en eux des troublions remettant en cause implicitement l’état social dans lequel ils somnolent. Il suffit de rappeler que le royaume de Jordanie a tenté de détruire la force combattante des Palestiniens en massacrant, en Septembre 1970, plusieurs milliers de résistants qu’ils trouvaient trop encombrants! Aujourd’hui les forces armées égyptiennes participent au blocus de Gaza avec autant d’acharnement que les forces sionistes.

Opportunité pour les Palestiniens

Pour les Palestiniens qui ont évidemment entériné le fait que leur salut ne viendra pas de régimes politiques hostiles, cette situation créée par le forcing spectaculaire des Américains, représente cependant une opportunité pour se dégager de la tutelle de ceux qui font mine de les aider à retrouver la dignité à laquelle ils aspirent légitimement. Ils l’ont si bien compris qu’ils organisent de plus en plus à travers des associations civiles leurs activités citoyennes et leur lutte pacifique pour reconquérir leur liberté. Le mouvement BDS (Boycott – Désinvestissement – Sanctions), lancé par des associations palestiniennes, apparaît aujourd’hui comme l’instrument de lutte pacifique le plus efficace pour gagner le soutien de la société civile dans le monde. Il est vital que le soutien à cette démarche s’accentue et s’étende pour aboutir, comme le mouvement de lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, à instaurer la liberté et la justice en Palestine. Pour atteindre cet objectif, la mobilisation massive de tous ceux qui aspirent à la justice et à la paix est de plus en plus nécessaire.

Le peuple palestinien ne disparaîtra pas: «on n’efface pas l’histoire avec une gomme»

Le fait d’ignorer les droits légitimes du peuple palestinien n’est pas nouveau dans l’histoire tumultueuse de ce peuple. La Déclaration Balfour de 1917, la division arbitraire de la Palestine par l’ONU en 1947, en sont les épisodes les plus marquants et les plus tragiques. Le déni d’histoire de ce peuple, le déni de sa dépossession en sont les illustrations actuelles entretenues par les médias les plus importants dont le soutien au sionisme est sans limite. Ces attitudes sont diamétralement opposées et vont à l’encontre des valeurs démocratiques proclamées, en particulier en Occident (autodétermination, application du droit international, justice…) sur lesquelles se fondent les démocraties. Par leur silence qui confère à une complicité active, ces «démocraties» apportent leur caution au colonialisme et à l’apartheid, confirmée dans leur loi, aux sionistes israéliens sans tenir compte que cette manière de traiter l’affaire palestinienne symbolise la remise en cause de toutes ces valeurs sans lesquelles la loi de la jungle est appelée à régner. La barbarie dont font preuve tous les jours les sionistes en Palestine où un nettoyage ethnique sévère a permis la fondation de leur nouvel Etat (légitimé et justifié en premier lieu par les innommables crimes nazis), porte en elle, par l’exemple, le germe de la destruction lente et inexorable de l’édifice du droit international laborieusement mis en place pendant des décennies et dont le but ultime est de supprimer l’injustice telle celle que subit le peuple palestinien.

H.Mokrani, octobre 2020


[i] Thomas Vescovi: Israël hanté par la Nakba, in: Le Monde Diplomatique, mai 2018

[ii] John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt: LE LOBBY PRO-ISRAELIEN ET LA POLITIQUE ETRANGERE AMERICAINE, La Découverte, 2009

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