Lève-toi et tue le premier

L’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël

Ronen Bergman, Éditions Grasset & Fasquelle, 2020 pour la traduction française

Étrange l’accès à ce livre : tout d’abord, ce coup de téléphone d’un ami : «Écoute, il faut absolument que tu lises ce livre ; j’en fais des cauchemars …». Bon, ça ne m’enthousiasme guère. Puis cet article dans Le Courrier rapportant une interview de Théo Buss, à propos de son livre «Justice au cœur». Théo Buss est arrivé à l’interview avec deux livres sous le bras, le sien et «Lève-toi et tue le premier». Théo : «Cet ouvrage résume exactement la position d’Israël face au peuple palestinien. Il résume tout ce qu’Israël a fait en termes de torture et de massacres et décrit la naissance du terrorisme d’État. Dès le départ, ils [les sionistes] ont voulu vider la Palestine de ses habitants pour prendre leur place. Ils ont renversé tous les principes éthiques du droit international»1.
Suite à ces deux incitations, je réserve le livre à la bibliothèque.

L’auteur

tiré de la 4e de couverture

Diplômé de la prestigieuse université de Cambridge où il a effectué son doctorat d’Histoire, Ronen Bergman est avocat et l’un des plus grands spécialistes du renseignement. Éditorialiste pour Yedioth Ahronoth – le quotidien le plus lu en Israël – et journaliste au New York Times Magazine, il est l’auteur de plusieurs livres sur le Mossad.

Les sources

Et commence la lecture. Tout d’abord, la citation des sources et les obstacles mis par les services secrets israéliens et par le gouvernement pour empêcher la publication de ce livre (la durée de classification des documents a passé de 50 à 75 ans par exemple), puis le nombre impressionnant d’entretiens réalisés par Ronen Bergman (RB), journaliste d’investigation, pour étayer son propos. Certaines sources sont identifiées par leur nom, d’autres par leurs initiales, et d’autres enfin par un pseudonyme. Citons RB :

«Alors pourquoi ces sources m’ont-elles parlé et fourni ces documents ? Chacune d’elles avait sa propre motivation, et l’histoire qui se jouait en coulisses était quelquefois à peine moins intéressante que le contenu de l’entretien, […] d’un côté, dans ce pays, presque tout ce qui a trait au renseignement et à la sécurité nationale finit classé ultra-confidentiel ; de l’autre, tout le monde a envie de parler de ce qu’il a pu accomplir. Des actes que leurs auteurs, dans d’autres pays, pourraient avoir honte d’admettre sont au contraire pour les Israéliens une source de fierté, parce que collectivement perçus comme des impératifs de sécurité nationale, nécessaires à la protection des vies israéliennes menacées, si ce n’est de l’existence même de cet État assiégé».

Le début et l’engrenage

S’ensuit, sur presque 700 pages (900 avec les notes), une description des attentats perpétrés déjà par le Lehi (groupe radical sioniste) s’attaquant tant à l’occupant britannique qu’à la population palestinienne. A noter qu’un des commandants de l’Irgoun, groupe radical d’extrême droite, fut Menahem Begin.
Les Palestiniens ayant subi les assauts des milices sionistes ont répondu par les mêmes méthodes, c’est-à-dire en pratiquant des attentats en Israël. À ceux-ci répondaient d’autres assassinats ou destructions, suivis d’autres attentats.

Les attentats ciblés

Vient ensuite le moment où les services de défense d’Israël décidèrent de s’attaquer aux têtes des mouvements de résistance palestiniens, tant à l’intérieur du territoire qu’à l’extérieur. Et RB nous donne une description détaillée de la préparation et de l’exécution de ces assassinats, perpétrés par le Mossad à l’extérieur du territoire, par le Sin Beth à l’intérieur, et aussi par d’autres unités comme le AMAN. Il est impressionnant de voir que ces actions avaient lieu dans n’importe quel pays, proche d’Israël, comme la Jordanie ou l’Égypte, ou loin comme en Europe ou en Tunisie. Avec la maxime : «Qui a du sang juif sur les mains doit mourir». On passe d’exécutions à l’aide d’un pistolet muni d’un silencieux, à des rafales de pistolets mitrailleurs, à des dynamitages d’immeubles, à l’envoi d’ânes chargés d’explosifs dans les marchés, au repérage de voitures à l’aide de drones qui transmettaient la position du véhicule sur lequel un hélicoptère Apache tirait un missile. Si des femmes et des enfants étaient dans la voiture, ceux-ci faisaient partie des dommages collatéraux. Et à chaque fois, la justification est la même : punir pour des attentats commis, prévenir d’autres attentats supposés.

Les réactions

Et on voit également que ceux qui sont en face, les populations arabes, ne se laissent pas faire. On assiste à la création du Hezbollah, du Hamas, du Jihad islamique palestinien et du Jihad islamique. On comprend aussi les raisons qui ont poussé la population palestinienne à se révolter lors des deux intifadas. Cette lecture est pour cela un excellent document pour comprendre un peu l’histoire de tous ces mouvements actifs au Proche-Orient.

Finalement

La fin de l’ouvrage s’interroge pourtant sur la finalité de toutes ces actions. Certes, les services de renseignements israéliens ont obtenu des succès déterminants, mais ont aussi donné aux politiques l’illusion que tout pouvait se résoudre par des attentats ciblés, et qu’il était alors vain de chercher une solution négociée avec les Palestiniens. Et Ariel Sharon, et Meir Dagan, chef du Mossad, voyaient là une impasse. Pour eux, la politique de Netanyahou mène droit à un État binational avec parité entre Arabes et Juifs (p. 769). Ils craignaient également que le boycott économique et culturel devienne une réalité. Pour eux, la solution pour sauver un État sioniste est d’accepter une solution à deux états. Et citons encore Dagan en fin d’ouvrage :

«Je ne veux pas d’un État binational. Je ne veux pas d’un État d’apartheid. Je ne veux pas régner sur trois millions d’Arabes. Je ne veux pas que nous soyons otages de la peur, du désespoir et de l’impasse. Je crois que l’heure est venue de nous réveiller, et j’espère que les citoyens israéliens cesseront d’être les otages des peurs et des angoisses qui nous menacent chaque nuit et chaque matin».

Conclusion 

Cet ouvrage, qui ne montre les horreurs subies par les Palestien.ne.s et les populations arabes qu’en filigrane, qui fait passer toute action éminemment condamnable pour un haut fait d’arme, qui glorifie des assassins demeurés à ce jour non jugés et impunis, dévoile par contre clairement la responsabilité de l’État d’Israël en tant que commanditaire de ces meurtres au cours de ces quelques septante ans d’existence.

Ce livre se lit comme un John le Carré, mais ce n’est pas de la fiction, et on frissonne devant tant d’horreur.

P.

1Le Courrier, 9 novembre 2020, Julie Jeannet

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